(H)êtres, par Jean-Baptiste Cordonnier

28 juin 2021 écrit par Stéphanie Bonnet

Issu d’une famille Lilloise de négociants en vins installée en Belgique, Basque par sa mère, Jean-Baptiste Cordonnier puise ses sources d’inspiration dans le multiculturalisme des terroirs qu’il a foulés. Ecologiste, passionné par la nature « de l’intérieur », il a mené sa formation d’ingénieur en Eaux et Forêts à Gembloux en Belgique avec beaucoup d’enthousiasme. « Je me suis senti à ma place dès mon premier cours de sylviculture » précise-t-il. Depuis, la passion des arbres ne l’a pas quitté, au point d’acheter une forêt avec un ami de promotion afin de mener à bien leur définition de l’exploitation forestière. Cette vision a été alimentée de ses études, voyages et expériences professionnelles notamment au Congo où il a mené une mission en tant qu’ingénieur dans la coopération et le

développement pour le Secours Catholique. Le maraîchage et l’élevage dans cette région forestière africaine a été riche d’enseignements.

Aujourd’hui, cet enfant de mai 1968 (il a fêté ses 53 ans ce 1er mai) vit dans le bordelais avec sa famille et a repris l’exploitation du domaine viticole dont il a hérité : Château Anthonic, à Moulis-en-Médoc. Ce qui ne l’empêche pas de manager son exploitation forestière en Ariège, dans la forêt de Fachan qu’il gère avec son ami ingénieur forestier. Une même longueur d’ondes et une vision identique de la sylviculture permettent aux deux hommes de vivre un vrai projet forestier depuis 2018.

L’ouvrage (H)êtres est le fruit de promenades oniriques semées de traces d’histoire locale plus ou moins douloureuses, le tout sous le regard des arbres et des champignons qui leur répondent. Nous avons voulu en savoir plus au travers d’une discussion avec Jean-Baptiste Cordonnier, ce viticulteur/forestier qui avance sans cesse sur le chemin de la « logique de la  bio(logie)».

Editions : lepasdoiseau.fr

Un jour, j’écrirai un livre...

Dès son entrée en section Eaux et Forêt, Jean-Baptiste Cordonnier a su qu’il écrirait sur les arbres et le sujet du livre a germé en même temps. Il a juste fallu quelques années pour que le projet mûrisse et voie le jour. La forêt de Fachan a été un déclencheur : elle et la stèle qu’elle abrite, évocatrice de l’histoire de l’Ariège, de ses combats, de ses peines mais aussi de ses joies. Comme le souligne Marc-André Selosse, Professeur du Muséum national d’Histoire naturelle qui a préfacé l’ouvrage : « Les arbres, en plus, sont dotés de mémoire et nous racontent donc le passé : leur tronc enregistre les ans qui les uns après les autres leur laissent leur signature. Leur vie qui se décline en siècles ramène à leur dimension fugace les combats des hommes, leurs souffrances, leurs faims et leurs meurtres – mais sans les oublier. »

Fachan, source d’inspiration

Pour qu’il y ait livre, il a fallu qu’il y ait forêt. Le déclic s’est opéré avec la forêt de Fachan, acquise en 2018 par Jean-Baptiste Cordonnier et son ami qui a fait carrière au sein de l’équivalent Belge de l’Office National des Forêts. Ce massif de 455 hectares situé au coeur de l’Ariège est en effet impressionnant par sa superficie, mais également par son peuplement naturel qui est depuis 3 ans géré dans un mode de sylviculture douce.

La forêt est une hêtraie/sapinière de montagne  située entre 700 et 1400 mètres d’altitude sur sur le haut de la vallée du Nert, en versant Nord. 80% de son peuplement est naturel avec une base de hêtres. Les chênes accompagnent le hêtre en plus basse altitude, les sapins pectinés à partir de 1000 mètres. On trouve des ifs, et des pins sylvestres dispersés, d’autres essences à titre plus anecdotique. 

Enfin, ce massif a été l’un des tous premiers lieux d’implantation du Douglas dans le secteur au début du 20ième siècle. On trouve d’ailleurs des références à ces plantations dès 1937. D’autres plantations ont été faites avec des épicéas, à la même époque et à l’occasion du fonds forestier national. Quelques hectares de mélèzes ont été introduits.

Cette forêt ariégeoise a été surexploitée jusqu’au début du XXème siècle, notamment pour approvisionner les forges à la catalane, très gourmandes en charbon de bois. En 1927 elle a été classée forêt de protection.

Les plantations (20% de la surface) datent donc du début du XXème siècle, et de 1950/60 pour les épicéas purs. 80% de la forêt est constituée d’une hêtraie naturelle. Beaucoup de futaies sont issues de taillis. Le peuplement naturel a été appauvri en sapin pectiné mais il revient en force.

Objectif d’exploitation pour la forêt de Fachan

Pour ses propriétaires, la forêt de Fachan doit revenir à un total peuplement naturel : un couvert continu en peuplement naturel, sans coupes rases et sans plantations. L’objectif est d’arriver à la régénération naturelle d’un mélange d’essences naturelles ou acclimatées.

On parle de sylviculture d’arbre. En effet, on gère ainsi à l’arbre, individuellement. On mélange les classes d’âges à l’échelle de chaque arbre. Une exploitation douce qui vise une production haut de gamme. Le volume obtenu est modeste mais de bonne qualité sur une rotation de 8 ans. « Les premiers résultats apparaitront au bout de 16 ans et sauteront aux yeux dans 24 ans » précise avec enthousiasme Jean-Baptiste Cordonnier. Cette vision n’est envisageable qu’avec la présence d’un bon réseau de voirie forestière, qui se conçoit ici avec un empierrement recyclé localement à partir des déblais de l’assiette de la route et des quais.

Eviter les excès d’exploitation, obtenir un couvert continu, mener une sylviculture douce dans le respect du milieu, telle est la volonté de gestion d’un massif qui accueille une grande diversité d’espèces protégées : Grand Tétras, aigles bottés, chouettes de Tengmalm, autours, pics, vautours .... L’isard est présent. «  La sylviculture douce est respectueuse de la biodiversité » aime souligner Jean-Baptiste Cordonnier.

La chasse est gérée dans un esprit de tranquillisation du massif, avec un nombre de battues au sanglier limité à trois par an et uniquement de la chasse à l’approche pour le cerf et le chevreuil.

Ici le respect de l’arbre est poussé à son paroxysme, il est quasiment sacralisé avec une attention pour le bois mort qui est laissé sur place afin qu’il joue son rôle écologique au sol. Il devient ainsi une niche pour de nombreuses espèces. Un arbre mort laissé en place ne gêne personne.

Diversité génétique : un pari pour les décennies à venir 

Le plan de gestion de la forêt de Fachan est adapté à la préservation des espèces avec un calendrier d’exploitation restreint dans certains secteurs. 1/3 de la forêt est d’ailleurs non exploitée, « en réserve intégrale ».

Faire de la forêt un ensemble le plus résilient possible, qui résistera mieux aux aléas et au réchauffement climatique avec des sols qui ne sont jamais mis à nu, et une adaptation génétique, tel est le pari que font ces deux propriétaires atypiques. "Je précise que nous avons été très bien accueillis le Parc Naturel des Pyrénées ariégeoises, le Groupement de développement forestier Sylvestre et par nos voisins de l’ONF, avec qui nous avons une vision commune" souligne Jean-Baptiste Cordonnier.

La forêt sous la plume

« Fachan » c’est le coup de foudre, la rencontre décisive avec la forêt qui fera prendre la plume à Jean-Baptiste Cordonnier. « Lorsque mon ami m’a présenté le dossier de la forêt de Fachan proposé par Forêt Investissement, j'ai d’abord rejeté l’idée. Et puis nous avons fait la visite avec Jean-Philippe Roux (Forêt Investissement) qui connaissait très bien le sujet. La première chose que j’ai vue, c’est une stèle dédiée aux guérilleros espagnols qui avaient combattu dans la résistance suite à la défaite de la guerre civile. Le maquis de la Crouzette abrité par la forêt, était constitué de résistants communistes. La stèle a fait remonter des souvenirs liés à mon histoire familiale maternelle. En effet ma mère a des origines Basques Espagnoles. Mon grand-père s’était battu contre Franco. De là le fil de mon histoire s’est déroulé même si j’ai mis quelques années avant de mettre tout cela par écrit.

Le point de vue narratif de (H)êtres m’est tout de suite apparu. La forêt s’est mise à parler avec les hommes qui l’on traversée, elle a été témoin de beaucoup de choses. Les histoires se sont tissées. La stèle a été le point de départ. Les champignons ont ensuite répondu aux arbres. "

Pourquoi le hêtre Jean-Baptiste Cordonnier ?

"Le hêtre est un arbre que j’admire beaucoup depuis mon enfance d’ailleurs. J’ai grandi tout près de la forêt de Soignes en Belgique, une des plus belles hêtraies d’Europe. Elle bénéficie d’ailleurs du statut de protection octroyé par le patrimoine mondial de l’Unesco. Ma vocation de forestier vient certainement un peu de là.

Le hêtre est une essence fascinante et pas seulement parce qu’elle est adaptable au réchauffement climatique. Il s’avère que le hêtre est un outil fantastique pour dater les glaciations. C’est un arbre qui est capable de patienter dans l’ombre pendant des décennies. Combattant, il sait éliminer la concurrence tout en vivant très bien en communauté. Je le préfère au chêne qui est souvent beaucoup plus valorisé. J’ai toujours beaucoup apprécié la forêt d’Iraty dans le Pays Basque, et j’ai retrouvé ce peuplement avec Fachan. On y trouve de magnifiques hêtres « cathédrale ».

A travers les arbres, j’ai aussi abordé des sujets qui traversent les siècles comme la migration. Prendre le point de vue vertical d’un arbre avec le champignon qui lui répond, illustre à quel point l’homme ne fait que passer dans la vie d’un arbre. Le thème de la migration m’est cher, j’ai d’ailleurs parlé des douglas comme des migrants immobiles. L’émigration vécue en Ariège au XIXème siècle, l’immigration que l’on connaît aujourd’hui, avec les difficultés que cela implique, est imagée avec l’arbre. Le châtaignier nourricier témoigne de ceux qui partent et le repeuplement avec des douglas introduits en Ariège évoque l’arrivée des néo-ruraux dans les années 1970 et les migrants d’aujourd’hui."

Illustrations : histoire d’un projet père/fils

Chacun des arbres évoqués dans (H)êtres existe dans la forêt de Fachan. Ils ont été reproduits sous les pinceaux de Pierre-Louis Cordonnier, le fils de Jean-Baptiste, étudiant en 3ème année à l’Ecole Normale Supérieure et artiste peintre à ses heures qui sont nombreuses !

« Ce projet de dessins à l’encre de chine pour l’ouvrage de mon père, a été concrétisé l’année dernière pendant le confinement de mars 2020. Nous avons passé une semaine à camper dans la forêt de Fachan. Nous nous sommes beaucoup promenés et j’ai pu faire quelques dessins. Mais nous avons surtout pris en photo tous les arbres dont a parlé mon père dans le livre pour que je puisse ensuite les reproduire. Nous avons aussi constitué un herbier.

 35 dessins 

J’ai en effet réalisé 35 dessins à l’encre de chine diluée et à l’acrylique en noir et blanc purs. Le but était de souligner les paroles de mon père tout en représentant les arbres de façon artistique. Cet ouvrage a représenté une réelle aventure père/fils, de beaux moments, de complicité et de communion avec la nature. Pour moi, l'exercice a été nouveau et enrichissant car mes thématiques habituelles tournent autour de portraits, d'oiseaux et de statues... J'utilise beaucoup de techniques (feutres, pinceaux, bombes streetart...) et de supports insolites (couvercles de pots de peintures, jantes de vélo, chutes de papiers peints...). Je recycle pas mal.

@picor_art

Pour (H)êtres l’exercice a demandé beaucoup de minutie et d’observation des paysages qui sont magnifiques en Ariège."

Merci pour ce voyage dans le temps au travers de la magnifique forêt de Fachan et de ses arbres qui viennent, avec une grande douceur nous raconter tout ce qu’ils voient, ressentent et ont vécu. Témoins de l’histoire des hommes, ils restent, impassibles et nobles, résilients et dotés de la sagesse de mère Nature.

Forêt Environnement Sylviculture gestion forestière Grand Domaine Forestier
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